CHRONIQUE N°0 - Janvier 2001
Association L'Eau à la Bouche
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AU COMMENCEMENT ETAIT LA TERRE…

Notre société actuelle est en crise de bon sens. Les heures sombres que traverse actuellement l'industrie agro-alimentaire en sont le reflet. On a définitivement perdu le sens des choses lorsque l'on a décidé de donner à des ruminants des farines de viandes pour des raisons économiques. Cette cassure est tout à fait significative de la logique qui est celle des industriels aujourd'hui.

La majorité de la population habite aujourd'hui en zone urbaine ou péri-urbaine et nous avons pu assister en même temps que l'industrialisation, à une déconnexion de notre rapport à la terre. On pourrait vivre une vie entière sans voir un légume en terre ou un animal en liberté. C'est cette réalité qui fait que de nombreux enfants imaginent que le poisson est carré et jaune. De même que d'autres ne conçoivent la volaille que sous forme de beignet et se refuse à manger une cuisse de poulet avec un os lorsqu'il s'en présente une. Nos enfants sont les purs produits de cette industrialisation exacerbée et il est de notre devoir, lorsque nous en prenons conscience, de remédier à cet état de chose en remettant en cause nos habitudes alimentaires quotidiennes.

Cette déconnexion avec la réalité de notre territoire, qui est il faut le rappeler, rural et agricole, amène à ce que nous ne puissions plus poser de visage ou de nom sur les produits que nous achetons, mais seulement un prix ou une marque. Et dans ce schéma-là, qu'est-ce qui distingue un morceau de bifteak à 50 F d'un morceau de bifteak à 25 F si ce n'est le prix... et la marque, sans que l'on sache vraiment ce qu'il y a derrière le marketing qu'elle a mit en place pour nous pousser à acheter son produit plutôt qu'un autre. Combien d'entre vous pensaient il y a six mois encore que derrière ces 25 F d'écart, de nombreux facteurs entraient en jeu ? Tels son alimentation, ses conditions d'élevage, le respect de la rémunération de l'éleveur, le respect de l'environnement, la contamination des nappes phréatiques (particulièrement pour les élevages de porcs intensifs), etc.

La déshumanisation de nos filières de production et de distribution a coupé toute relation avec le terrain. Ce qui nous arrange pas mal puisque les prix, tandis qu'ils baissaient sensiblement du fait de la concurrence et de la quantité disponible toujours plus importante, nous permettaient de rendre des produits "de luxe" tout à fait banals et accessibles.
Nos habitudes alimentaires se sont radicalement transformées depuis la deuxième guerre et la viande qui était alors un produit "rare" est devenu un produit de grande consommation, totalement banalisé.
Mais à aucun moment, personne ne s'est posé la question : comment cela est-il possible ? On a dû mettre cela sur le compte du progrès !
On ne démultiplie pas la production d'un produit "vivant", régi par des lois naturelles de croissance, d'alimentation, de reproduction, comme on démultiplie la puissance des ordinateurs aujourd'hui qui sont eux régis par d'autres lois, celles de l'industrie, de l'électronique, de la miniaturisation.
Et c'est pourtant la même logique de développement qu'a suivi notre alimentation, une logique de marché industriel avec son offre et sa demande. Et dans une économie de marché qui devient reine, rien ne peut se glisser entre l'offre et de la demande, pas même les valeurs de bon sens et d'éthique.

Cette deuxième moitié de siècle aura vu l'industrie totalement déposséder le monde paysan de son savoir-faire et de sa liberté d'action.
Le paysan n'est plus aujourd'hui qu'un exécutant à la solde d'un système agro-alimentaire qui l'a rendu si faible qu'il n'a plus la maîtrise de ce qu'il produit (endettement, dépendance du fait de la concentration et de la puissance des groupes et lobbies agro-alimentaires, déconnexion de sa relation avec le consommateur final).
Le dernier exemple le plus flagrant en date est celui du gène "Terminator" qui empêche l'agriculteur de réexploiter une partie de sa récolte pour la semence de la saison suivante puisque les graines qui lui sont fournies par un géant de l'industrie génétique, MONSANTO, sont stériles. Ce système oblige l'agriculteur à acheter chaque année ses semences à ce même industriel, MONSANTO. Ce même MONSANTO qui proclame pouvoir résoudre le problème de la faim dans le monde grâce à ses manipulations génétiques ! Quelle hypocrisie !

Et c'est là qu'apparaît la plus grosse problématique de notre système : les éleveurs et les agriculteurs, même soucieux de bien faire, ne peuvent plus maîtriser le produit qu'ils élèvent et en garantir toutes les composantes. Puisqu'on voit bien dans cet exemple qu'ils ne maîtrisent même plus la qualité de ce qu'ils sèment et qu'ils n'en sont même plus propriétaires. Les groupes industriels actuels remettent donc en cause la notion même de propriété inhérente au métier d'agriculteur en s'appropriant le "vivant" par le jeu des brevets. Par la même, ils remettent en cause le sentiment de fierté, de responsabilité, de paternalisme qu'un éleveur ou un agriculteur voue à sa terre.
Il n'y a donc plus de garant dans un marché agro-alimentaire devenu fou.

Faire de la qualité est devenu un combat de chaque jour. Et lorsque l'on en revient à des valeurs simples, on est aussitôt marginalisé comme le sont les producteurs et consommateurs de produits biologiques. En effet, quoi de plus naturel que de nourrir une vache avec de l'herbe ? Quoi de plus naturel que d'élever des volailles en liberté avec des céréales ? Quoi de plus naturel que de faire pousser des légumes dans la terre et d'utiliser du compost comme engrais ? Et pourtant, les gens qui pensent comme cela sont marginalisés. Ils sont BIO !
Il semble pourtant plus évident de marginaliser ces produits industriels "anormaux" que nous trouvons dans nos supermarchés. Ces vaches nourries à la vache, ces volailles nourries avec une pâte protéinée et enrichie d'antibiotiques accélérateur de croissance, entassées par milliers dans des hangars dont l'atmosphère est contrôlée par ordinateur pour optimiser leur croissance.
Alors qu'est-ce qui est naturel et qu'est ce qui ne l'est pas ? Qu'est-ce qui vous paraît juste et qu'est-ce qui vous paraît dénué de bon sens ?
Qu'est-ce qui devrait être étiqueté et qu'est-ce qui ne le devrait pas ?
Hé bien dans le meilleur des mondes de l'Eau à la Bouche, les produits industriels que l'on peut qualifier de monstrueux dans le sens littéral du terme devraient faire l'objet d'un étiquetage beaucoup plus détaillé. Et les produits biologiques, devraient tout simplement perdre leur qualificatif de biologique puisque finalement, ils sont normaux !

La solution n'est pas de rejeter la faute sur nos politiques. Ils sont eux-même, à un certain degré, victimes des lobbies et autres groupes agro-alimentaires internationaux. Et les outils politiques ont peu de poids face aux arguments et aux enjeux financiers colossaux qui sont impliqués dans cette marche vers la mondialisation.
On entre aujourd’hui dans une ère où le consommateur ne peut plus se contenter de faire confiance à l’industrie agro-alimentaire ou au politique. Il doit en devenir l’acteur principal, s’informer sur les produits qu’il achète, en connaître la traçabilité et les valeurs qu’ils véhiculent. Quand je parle d’acteur principal de l’industrie agro-alimentaire, le mot est pesé. Le consommateur est tout puissant dans cette économie de marché et si il décide de ne pas acheter tel ou tel produit, l'industriel arrêtera tout simplement de le produire car il ne sera pas rentable. Si le consommateur, par le pouvoir de son caddie, dit non aux OGM, au poulet industriel, les industriels s'adapteront à la demande. Car ce qui fait le marché, c'est la demande et non l'offre, si tant est que le consommateur soit un minimum conscient et acteur de son comportement d'achat.

Lorsque l’on achète un produit, on achète également et on cautionne, parfois malgré nous, tout un système d’intermédiaires, de travailleurs, de producteurs, d’éleveurs... En prendre conscience, c'est déjà se donner le choix. Quand on décide d’acheter BIO, on sait également que la filière n’est pas parfaite. Mais on sait surtout qu’au travers de ce label et de ce cahier des charges, on va cautionner des producteurs et des éleveurs qui sont rémunérés décemment et qui respectent la Terre et le terroir qu’ils entretiennent et dont ils ont la RESPONSABILITE.

La démocratie moderne s’exprime plus efficacement quand on passe à la caisse d’un supermarché, que dans le secret de l’isoloir. Dans une société marchande, la démocratie est marchande et c’est le consom’acteur qui vote chaque jour, en choisissant un produit plutôt qu'un autre, en cautionnant une filière plutôt qu'une autre ! Devenir consom'acteur c'est faire preuve de bon sens, de curiosité, d'esprit critique et s'autoriser à choisir.

La nation française porte en elle cette responsabilité de par son histoire, sa culture, ses moeurs, si étroitement liés à la terre et au plaisir de la table. Notre rôle au sein de la communauté internationale est d'être le garde fou des dérives de la mondialisation et des excès de l'économie de marché lorsqu'elles touchent à des domaines aussi sensibles et vitaux que sont notre alimentation et l'entretien de nos terroirs et de notre environnement.
Le gouvernement Jospin a en cela tenu son rôle lorsqu'il a pris position pour une transparence du marché bovin lors de la crise de la vache folle et a interdit les farines animales, avec toutes les répercutions internationales que cela entraîne, les interdictions d'importation de la viande française dans de nombreux pays de la communauté, qui ont préféré pratiquer encore un peu la politique de l'autruche.

Refuser totalement la mondialisation est une utopie ; l'accepter, la contrôler, s'en sentir responsable et partie prenante est notre sauvegarde. Cela permet à chacun de se responsabiliser dans ses actes quotidiens. Car la mondialisation, ce n'est pas à l'autre bout du monde qu'elle s'exprime, mais chez votre boulanger, chez votre boucher, chez votre épicier, dans la rue en bas de chez vous.

C'est dans cette logique d'action locale mais à répercussions globales que s'inscrit L'Eau à la Bouche. J'espère que les informations que nous vous transmettrons dans le cadre de nos activités vous permettront de mieux choisir, de mieux vous orienter dans la nébuleuse que constitue notre alimentation moderne. Ne soyons plus passif, devenons Acteur de notre alimentation.

Fred GANA

Association L'Eau à la Bouche - Chronique Janvier 2001
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